Au pays du silence perdu

– Chut !, dis-je au général Kléber, laissez pénétrer le silence en vous. »
Tels des chauves-souris, nous entrâmes dans ce couloir étroit, plongé dans une pénombre, presque impraticable. L’odeur fit vaciller nos narines tant l’oxygène avait stagné dans la tombe depuis des millénaires. Le silence, lui aussi, était total, mystérieux. Les soldats n’avaient osé prendre les devants pour nous éclairer le passage, tous retranchés à l’arrière, tant le silence maléfique les avait effrayés. Les soupirs de ce silence me firent frémir, un air glacial soudainement m’étreignit comme si une certaine malédiction voulait m’avertir. Nous continuâmes notre percée dans l’obscurité lisse de ce tunnel, dont les parois évoquaient elles aussi la rudesse et l’insensibilité. Les murs s’écartèrent enfin pour laisser place à une vaste salle. Nous fîmes appeler les soldats pour qu’ils puissent nous éclairer avec leurs torches. Cette fois, ils acceptèrent, sans dire mot, l’ordre que le général Kléber leur avait donné. C’est alors que se révélèrent à nous d’incroyables merveilles, de prodigieuses fresques aux couleurs vives et chatoyantes, de stupéfiants hiéroglyphes : le trésor inviolé du Pharaon !
Les silhouettes des Égyptiens, depuis longtemps réfugiés au royaume d’Osiris, se
dessinaient à présent, au fur et à mesure que nous progressions dans la salle. Les dessins étaient peints sur le mur avec une délicatesse et une subtilité élégantes, attestant de la parfaite maîtrise de cet art dans l’Égypte antique. Bien qu’éblouis par ces splendeurs inouïes, nous redoutions chacun de nos pas qui blasphémaient cette atmosphère sépulcrale, percevant presque de façon palpable la menace qui planait sur nous.
Nous poursuivîmes la visite par une pièce accolée à la première. Là, se tenait un
énorme bloc de calcaire taillé. Les soldats coururent après moi pour entrevoir cette nouvelle pièce funéraire. Je me mis à genou pour pouvoir scruter des inscriptions, que je traduisis ainsi : « Ici repose le grand roi Amenhotep II, père d’Amenhotep IV ». Je fis partager cette découverte à tout le monde et certains militaires en pleurèrent de joie, tant elle était pour eux un miracle inespéré.
Les clameurs et félicitations cessèrent soudainement quand un soldat nous annonça
qu’il avait trouvé une statue dont la main tenait un étonnant bout de roseau. Interpellé par ce détail surprenant je compris in extremis qu’il s’agissait de la sculpture d’un scribe tenant un calame.
Nous allâmes voir l’objet plongé dans une niche de l’antichambre. Ses fines courbures
dessinaient sa carrure divine. Une statue, taillée dans les blocs de calcaire arraché aux falaises crayeuses du Nil, représentait un scribe assis, jambes entrecroisées. Quelques touches de couleurs vives se distinguaient encore à la surface, bien que celle-ci fût abîmée par le temps.
Son regard dur et sa figure impassible nous dévisageaient, rappelant encore l’hostilité que nous manifestait ce lieu. Son piédestal était gravé par des hiéroglyphes presque effacés. Sa tablette abritait également l’écriture divine car seul ce personnage religieux avait le pouvoir de manier ces caractères sacrés, réservés aux dieux et à leur incarnation terrestre, le grand Pharaon.

Les galeries se poursuivaient loin, très loin près des entrailles sombres de la terre. Le
silence nous poursuivait de son pas agile et rapide, il léchait nos visages crispés, s’immisçait dans nos esprits apeurés et fragiles. Nous déambulâmes de pièce en pièce sans avoir un quelconque objectif. Nous errâmes dans les méandres de ce fabuleux trésor. Plus aucune conviction ni rêve ne nous animaient, nous nous laissions totalement posséder par le silence du tombeau.
Je demandais aux soldats de me laisser, de m’enfermer éternellement dans cette tombe.
Ils partirent. J’errais alors, attendant que les dieux de l’au-delà me libèrent de l’existence.
Surpris, je me réveillai soudainement sous la voûte étoilée qui s’offrait à moi. Mes
mains plongèrent dans la sable fin et doux du plateau de Gizeh. Le Nil s’écoulait
délicatement dans son lit, ses murmures caressaient mon corps, longeaient les courbes de mon âme qui vacillait sous la flamme incandescente du silence assourdissant.

 

Texte proposé par Alexis Dumoulin à l’occasion du Printemps de l’écriture 2018.

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